Critique Litté : La Zone du Dehors, d’Alain Damasio (sans spoilers)


Alors qu’Alain Damasio a sorti récemment son troisième livre (que je n’ai pas encore lu), je viens de finir de lire son tout-premier : La Zone du Dehors.

J’ai adoré son deuxième roman, « La Horde du Contrevent ». J’adore aussi les dystopies, donc autant dire que j’avais toutes les raisons d’aimer La Zone du Dehors, un roman centré sur des révolutionnaires dans une société insidieusement autoritaire,  compétitive et consumériste.

Une sorte de « 1984 » remise au goût du jour, en quelque sorte.

Je vous colle ici le quatrième, qui résumera mieux que moi le roman:

2084
Orwell est loin désormais. Le totalitarisme a pris les traits bonhommes de la social-démocratie. Souriez, vous êtes gérés ! Le citoyen ne s’opprime plus : il se fabrique. A la pâte à norme, au confort, au consensus. Copie qu’on forme, tout simplement. Au coeur de cette glu, un mouvement, une force de frappe, des fous : la Volte. Le Dehors est leur espace, subvertir leur seule arme. Emmenés par Capt, philosophe et stratège, le peintre Kamio et le fulgurant Slift que rien ne bloque ni ne borne, ils iront au bout de leur volution. En perdant beaucoup. En gagnant tout.
Premier roman, ici réécrit, La Zone du Dehors est un livre de combat contre nos sociétés de contrôle. Celles que nos gouvernements, nos multinationales, nos technologies et nos médias nous tissent aux fibres, tranquillement. Avec notre plus complice consentement. Peut-être est-il temps d’apprendre à boxer chaos debout contre le swing de la norme?

Mon avis

Ceci étant premier roman de l’auteur, écrit quand il avait 22 ans en 1992  et partiellement réécrit en 2007, il souffre donc de tous les écueils que vous pourrez imaginez (je sais de quoi je parle, pour avoir écrit vers cet âge) : un personnage principal qui est le reflet de l’auteur (sans en faire une Mary Sue ceci dit, car le personnage a ses faiblesses), un style lourd, irrégulier, des dialogues très théâtraux voir pompeux, et une histoire d’amour un peu trop… chiante. Je ne sais pas quelles parties ont été réécrites en 2007, mais une chose est sûr, il aurait pu aller bien plus loin.

J’ai mis du temps pour lire ce livre. Évidemment à cause des points mentionnés  plus haut, également cause à de mon manque de temps consacré à la lecture, et qu’il requiert une certaine énergie intellectuelle pour s’y remettre (la réflexion philosophique à la Nietzsche, Foucault ou Deleuze n’est jamais très loin), mais surtout parce que la narration est mal maîtrisée : toujours à la première personne, ca bascule constamment entre plusieurs personnages, parfois dans des scènes différentes, mais on ne comprends pas souvent (ou pas immédiatement) dans quelle tête on est.

Le pire étant les quelques scènes d’actions, brouillonnes et  dont les bascules constantes les rendent épouvantables. je les ai souvent sautées.

On retrouve ces mécanismes dont la Horde du Contrevent, mais dans ce dernier ils ont beaucoup mieux maitrisés (un système de « glyphe » identifie notamment dans quel personnage on est).

Voilà pour les principaux défauts ; vous êtes prévenus. Pourtant, je recommande ce livre au même titre que je vous recommanderais de lire 1984 et « Le Meilleur des Mondes » (qui accouche de sa 3ème série TV cette année, nommée « Brave New World ») au moins une fois dans votre vie ; en « exagérant » sur les travers de nos sociétés, on parvient a mieux la comprendre et avoir un regard critique.

Dans sa vie personnelle, l’écrivain est engagé, mais il est nuancé dans ses propos.  J’ai lu beaucoup d’avis de lecteurs qui n’ont pas aimé le coté « donneur de leçon » ou « moralisateur » du livre, qui se sont sentis attaqués personnellement par l’auteur.

J’ai envie de leur dire, que si ils se sentent oppressés par les points de vue de l’auteur, ils devraient plutôt se remettre en question eux-même… Et surtout qu’il lisent jusqu’à la fin !

Car la narration se fait principalement du point de vue des révolutionnaires ; pourtant a la fin on la la narration alterne un peu dans les deux camps et on s’éloigne du manichéen ; on comprend à la fois les gestionnaires, manipulant les gens avec une approche très « marketing » dans l’intérêt du bien commun et de la survie de l’espèce  ;  les « gens normaux », cette masse de suiveurs incapable de se gérer et qui sacrifient, consciemment ou non, leur liberté individuelle sur l’autel du  confort ; mais aussi les révolutionnaires, psychorigides dont la certitude d’avoir la vérité absolue et leur obsession à vouloir imposer leur façon de voir « par n’importe quel moyen » (dépassant souvent la frontière entre l’activisme et le terrorisme).

Bref, rien n’est blanc ou noir, tout est gris, un peu déprimant et pousse à l’introspection, avec des touches d’optimisme et d’idéalisme balbutiant dans un marée montante de pragmatisme froid. C’est Damasio.

J’ai beaucoup aimé les idées glauques, cauchemardesques et pourtant probables du futur vu par l’auteur ; par exemple le système de « claste », mélange entre classes et castes (comme tous bons auteurs de SF, Damasio a le don de faire comprendre des notions juste avec leur mots), ou chaque année chaque citoyen est évalué et noté, et ainsi sa fonction (et même son nom) change. Cela prive les gens d’identité, et pousse la méritocratie jusqu’à son paroxisme (on peut savoir l’importance de quelque juste avec son nom : moins il y a de lettres, plus on est élevé dans la hiérarchie sociale), ou encore le fait que tout le monde peut être espionné par tout le monde, même dans l’intimité ; la vie privée n’existant plus, place à l’auto-censure ; il y a aussi de bonnes trouvailles  sur les dérives de laconsommation (les Caddies qui choisissent automatiquement les articles pour vous suivant votre profil et votre budget), la gestion de la pollution (tout foutre dans un gros cube), les méthodes des médias pour influencer leurs spectateurs au profit du gouvernement ou de la consommation (ce concept a dépassé le stade de la fiction depuis très longtemps), etc etc.

Malgré sa faible accessibilité, je recommande quand même vivement ce livre à toutes les personnes qui se posent des questions sur les dérives de nos sociétés avec le consumérisme, le travail, la politique libérale et sécuritaire, le détournement de principes moraux au profit du confort… et je le recommande encore plus aux personnes qui ne s’en posent pas.